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Culture

Au Musée de l’Homme, sur les traces d’Almamy Bokar Biro Barry : une rencontre avec l’absence

À la suite de mon article publié hier, je me suis rendue au Musée de l’Homme de Paris avec une intention précise : voir le crâne d’Almamy Bokar Biro B...

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Admin User

Sep 02, 2026 at 17:28

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Au Musée de l’Homme, sur les traces d’Almamy Bokar Biro Barry : une rencontre avec l’absence

À la suite de mon article publié la veille, je me suis rendue au Musée de l’Homme de Paris avec une intention très précise : voir le crâne d’Almamy Bokar Biro Barry, mon ancêtre.

J’avais imaginé ce moment avec une certaine appréhension. Je m’y rendais avec cette double posture qui est la mienne : celle de l’anthropologue, formée à la distance, à l’observation et à la réflexivité, et celle de la descendante, dépositaire d’une mémoire familiale transmise depuis l’enfance par mon grand-père.

Mais le face-à-face n’aura finalement pas lieu.

Après avoir acheté mon billet, je me suis présentée à l’accueil pour demander où se trouvaient les restes d’Almamy Bokar Biro Barry. Après quelques recherches, une agente m’a informée que, depuis le mois d’août, ils n’étaient plus accessibles au public, à la suite d’une demande de restitution formulée par les autorités guinéennes, notamment par l’intermédiaire du ministère de la Culture.

La déception fut immédiate.

J’avais fait le déplacement depuis le Finistère jusqu’à Paris pour cette rencontre. Mais cette déception s’est presque aussitôt accompagnée d’un sentiment inattendu : le soulagement.

Qu’aurais-je ressenti devant le crâne de mon ancêtre ?

Aurais-je pu conserver la distance que ma formation d’anthropologue m’a apprise ? Aurais-je vu un reste humain, un objet de collection, une pièce scientifique ou celui dont mon grand-père me racontait l’histoire lorsque j’étais enfant ?

Je ne le saurai pas.

L’agente m’a conseillé d’écrire au musée pour demander davantage d’informations. Je l’ai fait immédiatement. Je souhaite connaître le parcours institutionnel de ces restes : leur numéro d’inventaire, leur date d’entrée dans les collections, les circonstances de leur collecte ou de leur transfert et les documents permettant d’établir leur histoire au sein du Musée de l’Homme.

Mon déplacement n’a donc pas abouti à la rencontre que j’étais venue chercher.

Mais il a déplacé mon regard.

Privée de ce face-à-face, j’ai observé le musée autrement.

Dès les premières salles, j’ai été frappée par la présence d’objets dont la charge symbolique, rituelle ou spirituelle est considérable.

En anthropologie, nous apprenons à replacer les objets dans les systèmes de signification qui leur donnent un sens. Nous cherchons à comprendre les usages, les interdits, les croyances, les pratiques et les représentations qui leur sont associés.

Certains objets ne peuvent être vus que par certaines catégories de personnes. D’autres sont réservés aux initiés, aux femmes, aux hommes, à certaines générations ou à certains moments de la vie sociale. D’autres encore ne doivent ni être touchés ni être montrés.

Et pourtant, dans un musée, ils peuvent se retrouver exposés au regard de tous.

Comment un objet sacré devient-il une pièce de musée ?

Que devient sa charge symbolique lorsqu’il est extrait du monde social qui lui donnait son sens ?

Que signifie exposer ce qui, dans son contexte d’origine, était destiné à être protégé, caché ou réservé ?

Ces questions ne constituent pas un réquisitoire contre le Musée de l’Homme. Elles renvoient à une interrogation anthropologique fondamentale : qui regarde ? Qui expose ? Qui décide de ce qui peut être montré ? Et comment le sens d’un objet se transforme-t-il lorsqu’il passe d’un univers culturel à un autre ?

Les vitrines donnent à voir. Les cartels donnent des informations.

Mais voir ne signifie pas nécessairement comprendre.

Cette réflexion vaut aussi pour l’histoire même de l’anthropologie. La discipline porte un héritage complexe. Elle a parfois contribué, dans ses premières formes, à classer, comparer et hiérarchiser les populations, en utilisant des catégories aujourd’hui profondément contestées.

L’anthropologie contemporaine s’est en partie construite contre ces héritages, à travers la réflexivité et une attention plus grande aux rapports de pouvoir qui traversent la production du savoir.

C’est avec cette conscience que j’ai parcouru les salles du musée.

Puis mon regard s’est porté sur les restes humains.

Quelques heures auparavant, je pensais venir voir le crâne d’Almamy Bokar Biro Barry. Je me retrouvais finalement devant d’autres crânes, d’autres traces de vies disparues et d’autres représentations du corps humain exposées au regard du visiteur.

Comment regarde-t-on un crâne derrière une vitrine ?

Comme un objet scientifique ?

Une trace archéologique ?

Le reste d’un individu ?

Un témoignage historique ?

Et que devient ce regard lorsque la personne exposée possède encore des descendants capables de dire : « C’était mon ancêtre » ?

Cette question ne m’a plus quittée.

J’ai également découvert une boutique de souvenirs où sont proposées certaines représentations liées aux crânes et à l’imagerie de la mort.

Le contraste m’a saisie.

Il ne suffit évidemment pas à résumer l’institution, mais il montre la tension qui peut exister lorsque la science, le patrimoine, le sacré, la mort et la consommation culturelle cohabitent dans un même espace.

Je suis donc ressortie du Musée de l’Homme sans avoir vu le crâne d’Almamy Bokar Biro Barry.

J’étais déçue.

Mais j’étais également soulagée.

Un récit familial demeure une construction de mémoire. Un crâne, lui, impose une matérialité. Il ne raconte plus seulement la mort : il la rend présente.

Devant les restes d’un ancêtre, les frontières entre l’objet scientifique et l’objet de mémoire deviennent fragiles.

L’anthropologue ne peut plus être seulement observatrice.

La descendante est là elle aussi, avec son histoire, ses souvenirs et ses émotions.

Je suis venue chercher un crâne.

J’ai rencontré une absence.

J’attends désormais une réponse à mon courrier afin de mieux comprendre le parcours de ces restes, les documents qui les accompagnent et, si possible, leur histoire institutionnelle.

Cette démarche est à la fois personnelle et scientifique. Elle relève de la filiation, mais aussi d’une réflexion plus large sur la collecte, la conservation, l’exposition et la restitution des restes humains.

Alors que je finalise actuellement mon septième ouvrage, j’envisage de consacrer mon huitième livre à Almamy Bokar Biro Barry : son histoire, la mémoire familiale transmise par mon grand-père, les récits qui ont nourri mon enfance et ce que cette figure continue de représenter pour les générations qui lui sont liées.

Le face-à-face que j’étais venue chercher n’a donc pas eu lieu.

Mais certaines rencontres commencent peut-être précisément par une absence.

Et cette absence m’a ramenée à une question aussi simple que vertigineuse :

lorsque les restes d’un homme deviennent patrimoine pour une institution, que deviennent-ils pour ceux qui continuent de le considérer comme un ancêtre ?

Je suis entrée au Musée de l’Homme de Paris avec l’espoir de voir Almamy Bokar Biro Barry.

Je suis repartie sans l’avoir vu.

Mais avec la conviction que son histoire, elle, est loin d’être terminée.

Par Dre Yassine Kervella-Mansaré
Anthropologue africaniste

Tags: Guinée News

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